JEUNESSE 2026 : l’avenir, oui. Mais sans vous demander votre avis ?
Les jeunes ne rejouent pas Mai 68 : ils réclament leur place là où se prennent les décisions.

« Vous êtes l’avenir. » Voilà une formule bien pratique pour ne pas partager le pouvoir au présent. On célèbre la jeunesse dans les discours ; on la trouve moins admirable lorsqu’elle bloque une école, conteste un budget ou exige des comptes. Et dès qu’elle hausse le ton, on ressort Mai 68 — comme si sa colère devait ressembler à celle d’hier pour être légitime aujourd’hui.
Mais la jeunesse de 2026 ne demande pas à rejouer l’histoire. Elle demande à ne pas subir celle que d’autres écrivent pour elle. Elle pose une question de pouvoir : peut-elle participer à définir la société dans laquelle elle devra vivre, ou doit-elle simplement apprendre à s’y adapter ?
Un avenir à construire, pas seulement à subir
« Vous êtes l’avenir. » La formule figure dans les discours, les programmes et les déclarations d’intention. Mais elle comporte un petit piège : à force de renvoyer les jeunes à demain, on peut oublier de leur faire une place aujourd’hui.
Être l’avenir ne devrait pas signifier patienter pendant que d’autres décident du présent. Ni recevoir, à l’arrivée, une société dont les grandes orientations auraient déjà été fixées.
La jeunesse n’est pas une salle d’attente de la citoyenneté.
Elle peut interroger les choix collectifs, contester leurs conséquences et proposer autre chose. Elle n’a pas à prouver qu’elle connaît toutes les réponses pour avoir le droit de poser des questions. Les adultes, après tout, ne s’imposent pas toujours cette exigence.

Mai 68 : une référence, pas un scénario
Le rapprochement avec Mai 68 devient intéressant lorsqu’il cesse d’être un concours de ressemblances. Il ne s’agit pas de chercher les héritiers parfaits d’une génération passée, ni de distribuer des brevets de révolte. Chaque époque porte ses propres contradictions. Chaque génération invente ses mots, ses solidarités et ses manières d’agir. Demander aux jeunes de refaire Mai 68 serait encore une façon de leur imposer un modèle conçu avant eux. Le lien le plus fécond se trouve ailleurs : dans cette interrogation sur l’autorité et la légitimité. Qui décide ? Au nom de qui ? Avec quelle possibilité de discussion, de désaccord et de transformation ? Une société peut-elle demander à ses jeunes de prendre leurs responsabilités tout en leur refusant la possibilité de peser sur ses choix ?
Écouter ne suffit pas
On peut donner la parole sans partager le pouvoir. Organiser une consultation sans accepter qu’elle modifie le projet. Inviter des jeunes à une réunion, les remercier pour leur franchise, puis reprendre l’ordre du jour là où on l’avait laissé.
C’est une participation impeccable sur la photo.
Beaucoup moins dans les faits.
Prendre la jeunesse au sérieux suppose d’accepter une part d’inconfort. Ses questions peuvent déranger les habitudes. Ses propositions peuvent déplacer les priorités. Ses désaccords peuvent obliger à expliquer ce que l’on préférait présenter comme une évidence. Le véritable enjeu n’est pas seulement de pouvoir s’exprimer, mais de pouvoir comprendre les décisions, les discuter et contribuer à les faire évoluer. Cela ne signifie pas que toute demande doit être satisfaite. Cela signifie qu’aucune parole ne devrait être disqualifiée simplement parce qu’elle vient d’une personne jeune.
Accompagner sans confisquer
Pour les organisations de jeunesse et les acteurs de l’éducation permanente, cette question touche au cœur de la mission.
Accompagner des jeunes, ce n’est pas écrire leurs revendications à leur place. Ce n’est pas non plus applaudir toute colère sans la mettre en discussion. C’est créer les conditions dans lesquelles une expérience peut devenir une parole, une parole une analyse, et une analyse une capacité d’action.
Cela demande des espaces où l’on peut essayer, se tromper, débattre et changer d’avis. Des espaces où le désaccord n’est pas immédiatement considéré comme un échec éducatif. Où l’on apprend à comprendre un rapport de force sans renoncer à agir sur lui.
Notre rôle n’est pas de fabriquer une jeunesse conforme à nos souvenirs de jeunesse. Il est de permettre aux jeunes d’inventer leur propre manière d’habiter le monde.

Une place dans les discours ou autour de la table ?
La jeunesse de 2026 n’a pas à refaire Mai 68 pour avoir le droit de changer les choses. Et nous n’avons pas à attendre qu’elle vieillisse pour prendre sa parole au sérieux.
Alors, cessons de lui répéter qu’elle est l’avenir si c’est pour lui fermer la porte des décisions au présent.
On ne peut pas lui demander de prendre ses responsabilités tout en lui refusant le pouvoir d’agir.
Georges Nihoul – Directeur
Bao-Jeunesse — octobre 2026
